Et si la forêt pouvait parler ? Depuis leurs débuts, Les Mamans du Congo & Rrobin construisent une œuvre à la croisée de la transmission et de l’expérimentation. Après un premier album éponyme remarqué, puis Ya Mizolé, qui affirmait une identité afro rétro-futuriste et féministe forte, le collectif poursuit son chemin avec WA SANGI : “écoute la forêt”.
Ce troisième album marque un déplacement. Le regard s’élargit, sans jamais quitter le point d’ancrage initial : celui des femmes, des mères, et de leur rôle dans la transmission.
Ici, il ne s’agit plus seulement de préserver. Il s’agit d’alerter.
Au Congo, la déforestation n’est pas une abstraction. Elle dérègle le climat, appauvrit les sols, assèche les rivières, fragilise l’agriculture (principale source de subsistance) et met en danger des équilibres sociaux entiers. Dans un contexte marqué par l’instabilité et la contrainte de la parole, la musique devient un espace d’expression essentiel, parfois le seul encore possible.
Porté par Gladys Samba, ses Mamans du Congo et Robin, WA SANGI adopte un point de vue frontal : celui de mères qui observent, racontent et transmettent.
Le morceau central, Bidilu Bia Sangi, donne voix à la forêt elle-même. Elle y devient un personnage : elle parle, supplie, négocie. Elle décrit sa propre disparition et rappelle ce qu’elle rend possible : se nourrir, habiter, exister. Derrière cette personnifi cation, une réalité : celle des peuples dont le cadre de vie disparaît, notamment les communautés autochtones.
Autour de ce noyau, l’album déploie une série de récits ancrés dans le réel.
Les Casseuses de pierres documente le quotidien de femmes réduites à briser des roches pour survivre, participant à construire une ville dont elles restent exclues. Mamba Kani expose un paradoxe brutal : vivre au bord du fleuve Congo tout en manquant d’eau potable, au prix de drames humains réguliers. Taleno impose un geste simple : regarder, comme point de départ d’une prise de conscience.
À cette matière documentaire s’ajoute une dimension plus symbolique et narrative. Les berceuses, formes centrales du projet, deviennent des espaces ambivalents : protectrices en surface, mais traversées par des critiques sociales, comme dans Lili, qui questionne l’égoïsme et l’absence de solidarité. Ailleurs, Ngoma Ngoma convoque les rituels de guérison pour raconter les dérives liées à la quête d’argent rapide, entre croyances et effondrement.
Musicalement, WA SANGI approfondit la signature du groupe en affi rmant une méthode de création singulière. Aucun cadre préétabli : ni tempo, ni esthétique, ni format. Les morceaux naissent des voix, des chants et des rythmes portés par les Mamans du Congo, que Rrobin vient prolonger en temps réel. Les compositions se construisent en sessions de jeu, dans une logique proche du live, où accords, structures et textures émergent au contact direct de la matière vocale.
Fidèle à ses outils depuis plus de vingt ans, Rrobin développe ici une approche à rebours des standards de production actuels. Les textures électroniques, entièrement façonnées au fil du temps, échappent aux banques de sons et aux presets : une palette sonore personnelle, organique, en constante évolution.
Pilier du projet, Mel Malonga occupe un rôle central dans la construction musicale de WA SANGI. Arrangeur de l’album et des créations live des Mamans du Congo & Rrobin, il transforme et structure la matière portée par Gladys Samba et les Mamans du Congo (chants, rythmes, traditions orales et percussives puisés à la source) pour lui donner sa forme musicale défi nitive. C’est grâce à son expertise que les rythmes traditionnels bantous, les objets détournés, les dynamiques percussives et les textures électroniques développées par Rrobin parviennent à dialoguer avec cohérence. Compositeur des rythmes et co-architecte du projet aux côtés de Rrobin, Mel Malonga consolide et donne vie à cette rencontre entre héritage et création contemporaine, devenant l’un des artisans essentiels de l’identité sonore du groupe.
Sur scène, cette matière prend une dimension physique et immersive. Le projet se déploie dans une forme live organique où voix, danse, percussions et électronique s’entremêlent, prolongeant l’intensité des récits et renforçant leur impact direct sur le public.
Pensé comme une extension directe de l’album, le spectacle WA SANGI prend la forme d’une fresque musicale et visuelle immersive. Entre polyphonies pygmées, percussions traditionnelles, électronique, danse et projections vidéo, le groupe met en scène les conséquences humaines et environnementales de la déforestation au Congo. La forêt, l’eau, les peuples autochtones et les travailleuses invisibles deviennent les personnages centraux d’un récit traversé par la mémoire, la résistance et la transmission. Porté par une scénographie évolutive et un important travail rythmique (tam-tams, lokolés, bidons, pierres, objets de récupération) le live alterne tension, transe et moments de proximité avec le public, prolongeant la portée politique et sensible du projet.
Avec WA SANGI, Les Mamans du Congo & Rrobin signent leur œuvre la plus frontale à ce jour. Un album à plusieurs niveaux de lecture : écologique, social, économique et humain, qui documente autant qu’il interpelle.
Écouter la forêt, ici, n’est pas une métaphore. C’est une nécessité.